Du plomb dans le cassetin

Jean Bernard-Maugiron

Effectivement, on va peut-être pouvoir parler de syndrome Zoé Shepard...De nouveau, curieusement, Bordeaux est encore à l’honneur. C’est une autre « institution monopoliste » locale, « privée » cette fois-ci, qui est concernée. Jean Bernard-Maugiron, membre du service correction du journal « Sud Ouest » a publié un livre... Un histoire un peu déjantée mais largement inspirée de son vécu professionnel.

Inutile de dire que dans les couloirs vitrés du nouveau local des bords de Garonne cela a fait du bruit... Certain(e)s, probablement à tort se sont senti(e)s visé(e)s... Mais comment expliquer une source d’inspiration souvent synthèse de faits dilués dans le temps et les méandres d’une mémoire torturée. L’imaginaire personnage s’auto-critique lui même, on est dans l’improvisation. Au-delà des paranoïa terre à terre il ressort tout de même un rapport avec le réel. Ce mal être diffus lié à la « perte d’identité sociale » d’une profession très ancienne et chargée d’histoire sociale, la souffrance au travail, surgissent à chaque ligne de cette toute petite plaquette. La diffusion probablement sera loin de celle du livre de Zoé Shepard mais tout de même les nombreuses critiques sont toutes élogieuses. Pour ceux qui gravitent dans les métiers dits du Livre, de la presse, on retrouve son ressenti pas toujours facile à exprimer. Pour « les autres » on découvre un univers professionnel de l’intérieur, sous un angle différent, d’où l’intérêt de ce genre de littérature.

Quelques extraits

« Les patrons, on les a longtemps bien tenus. Ils nous craignaient, nous les ouvriers du livre, et ils avaient des raisons. (...) Ce sont les typos qui ont lancé la révolution de 1830. Ils ont réussi, parmi les premiers, à se regrouper» (...)

Maintenant ce n’est plus la même chose. Les ouvriers du livre disparaissent un à un (...) »

« (...) la section (syndicale) s’occupe de tout dans le prépresse, des embauches et des retraites, de l’organisation du travail et des nominations de cadres. Ce doit être ça, ce qu’ils appellent la cogestion ».

« (...) bientôt il n’y aura plus que des machines qui travailleront toutes seules. De toutes façons comme les gens lisent de moins en moins (...)

A propos des journalistes : « Faut dire qu’ils l’ont plutôt mauvaise on arrive après eux, on repart avant eux et on est mieux payés qu’eux. C’est parce qu’ils n’osent pas se mettre en grève, eux. »

(11-09-2010)

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" Absolument dé-bor-dée ! "

Zoé Shepard - Albin Michel

Ce livre est vraiment attrayant à bien des égards... Ce qui ne veut pas dire qu’il soit exempt de critiques. A sa lecture j’ai d’abord été frappé par le ton si juste. On se croirait dans son entreprise, du moins c’est mon cas, même étant salarié du privé. Bien qu’il s’agisse d’un univers « cadres » je retrouve mon vécu professionnel dans certains aspects de la prose « zoézienne ». La violence du ton, extrême, illustre le ressenti individuel de ce champ de bataille, sans foi ni loi, où tous les coups sont permis. On travestit son identité « civile » pour muter en un individu qui abandonne ses droits constitutionnels et autres, sa moralité et surtout sa dignité en échange d’un salaire...

Les noms, lieux, ont été soigneusement changés. Bien entendu " Zoé Sheppard " est un pseudo. Faut il que le trait soit juste pour que les « victimes » de Zoé, au travers d’une publication parisienne, se soient re(co)connues. L’entreprise n’est pas une démocratie, l’avenir professionnel incertain de l’auteur du roman témoignage-pamphlet en est la preuve. On est libres bien sûr, s’estimant diffamé, d’intenter une plainte juridictionnelle. Mais où on retrouve l’aliénation des libertés en tant que salarié c’est par la double peine (encore !) qui va être infligée à celle qui trahit, crache dans la (juteuse) soupe. Ceux qui se sentent le plus visés, dévalorisés, essaient se venger. Ils ont donc le pouvoir aberrant d’êtres juge et partie. Un directoire se change en tribunal d’exception. « Malheur à celle qui à rompu
l'’Omerta ». Le surnom de « Don » a été bien choisi pour le chef suprême administratif. Ce pouvoir non élu par le personnel, donc dictatorial, constitué par la hiérarchie, va essayer, par réflexe de faire régner sa loi. Hélas, le mal est fait par le succès du bouquin. Ultime preuve de leur médiocrité, de leur habitude de voir tout plier, ils n’ont pas eu l’intelligence de se taire, donnant par leur protestation arrogante une crédibilisation et un plus médiatique à ce livre qui va les casser... On se plie au système ou dehors ! (mais pour une fois sous le feu des projecteurs médiatiques, pas facile à gérer...) Acculée la « mafia latrinesque » a perdu les pédales. Le Boss, « une fois ses vacances terminées », (encore un clin d’oeil au bouquin) ultime décideur de droit divin, va trancher sur l'avenir de Zoé...

Le fauxculisme institutionnel, le mangem... disme compulsif, sont particulièrement bien décrits. Le paradoxe veut que les tenants de la droite française soutiennent ce livre : « Fonctionnaires dévalorisés, direction de « gauche » mmmm c’est bon pour nous ! » Ils devraient déchanter car ces problèmes se retrouvent aussi dans des boîtes privées. Décridibiliser n’importe quel pouvoir institutionnel, une hiérarchie, ils devraient savoir que ce n’est pas bon pour eux. Le plus humble des petits chefs est en quelque sorte un relai du pouvoit capitaliste. Aider à l’exploitation de ses collègues est un choix ayant un aspect politique. Ce livre ouvre la voie à
d’autres témoignages sur cet univers, dont le développement des questions de souffrance au travail a récemment dévoilé une facette parmi bien d’autres. A ce titre, même si ce n’est pas le but, il a un côté « révolutionnaire », s’attaquant à un aspect transversal de l’exploitation de l’homme par l’homme. Il ajoute au duo patron capitaliste/ouvrier certains « grands »salariés exploitant leur semblables. Il ne faut pas oublier qu’au dessous de cette direction, il y a des lampistes qui eux bossent. Aider à la pérennisation du capitalisme, pour ces « grands cadres dé-bor-dés », a une récompense non écrite, cette planque bureaucratique que ce bouquin décrit si bien.

Le népotisme est aussi évoqué par Zoé. De nombreuses embauches en cas, rare, de vacance de poste, sont en fait "réservées". On va, conformément à la loi, déposer la demande à Pôle emploi, et en fait la place est déjà attribuée à une relation de l'encadrement ou de la direction. Souvent, comme on le lit dans le livre, la compétence du pistonné n'a aucun rapport avec le travail à assumer...

Ceci dit, Zoé règle de toute évidence ses comptes. L’objectivité dans ses écrits est loin d’être de mise. Sa virulence témoigne de la violence du milieu, de la souffrance qu'elle exprime par l’écrit. Elle dévoile aussi un énorme pédantisme, très répandu dans ces milieux arrivistes, dont la démesure ajoute au côté amusant du bouquin. De tels prétentieux, méprisants à l'égard de ceux soupçonnés, à tort ou à raison, d'inculture que l'on assimile au manque d'intelligence, sont légion dans mon environnement professionnel et me rappellent Zoé... A sa façon elle est partie prenante de cet univers glauque.

Malgré les réserves précitées, un indispensable témoignage qui sera, je l’espère, corroboré, étendu par d’autres à de nombreux secteurs de l’économie française.

SG (05 08 10)